conte abominable de Matthieu

Premier exercice : un conte abominable de 5000 caractères maximum espaces compris, avec deux mots choisis par les lecteurs.

conte abominable de Matthieu

Messagepar Matthieu » Sam 19 Août 2006 9:09

Le marché de Tournus n’est pas riche, les marchands rares et la clientèle plutôt maigre. Il pleut, il pleut depuis trois ans, les champs, les jardins, les prés sont devenus des terres boueuses où les sabots s’enfoncent et se perdent, tant qu’il vaut mieux marcher pieds nus, malgré les plaies. Des terres de boue où rien ne vient.

Au marché, ce qu'il en reste, la vieille Heliette vend quelques légumes d’aspect redoutable, nul n'en voudrait, mais on sait que, pour un quart de sou en argent, elle procure au chaland fortuné un paquet de viande, cochon, chèvre, coq, allez savoir, dans un discret morceau de chiffon. On repart en le cachant sous sa blouse.

Benoît, son mari, joue de la flûte, une flûte de sureau qu’il fait lui-même, chacun sait comme, une branche de sureau, on perce les trous d’abord, faut savoir, puis on frappe le bâton sur une pierre en répétant « sureau sureau, le laid le beau, sureau sureau, perds ton sabot » jusqu’à ce que l’écorce se détache, reste à tailler le sifflet dans le bois inutile et le remettre en place, la flûte servira quelques jours. Personne ne lui donne d’aumône, il n’intéresse personne, que des enfants autour de lui, beaucoup d'enfants et personne d'autre.

On trouve encore fèves et pois, sur ce marché. Peu d'orge et point de blé. Tout est cher, on apprend à vivre de peu, avant d’apprendre à vivre de rien, ça vient vite.

Je ne sais pas grand chose de médecine, comme les savants qui ont pu faire le voyage de Médine, mais je connais les herbes. Tous les jours, je vais à l’hôpital des Bénédictins de Saint Philibert, voir les malades. Dévoués, les moines, il ne mettent que deux malades par lit, dans la grande salle, jamais plus de trois. Et chaque jour, il y a une soupe de pois pour chacun. Mes récoltes d’herbes font des tisanes de mon secret, elles font du bien, on ne m’en donne rien, mais j’ai ma soupe, aussi. Ce qui me fait peur, ce ne sont pas les plaies, les sanies, les odeurs, les plaintes, mais le hurlement du loup. Tous la craignent, la folle. Je lui donne ma tisane à la mélisse et au tilleul, ça la calme un peu, jamais longtemps. Les moines prennent soin d’elle, elle vit, attachée sur son lit, son lit à elle, son lit de paille, seule dans une cellule fermée, une cellule de moine, elle est bien traitée, la charité, c'est ça. Elle hurle, elle hurle, la nuit, surtout, comme le loup.

Bien des gens du Bourg disparaissent. Ils vont « chercher la fortune » comme on dit, au loin, dans l’espoir d’un pain d’orge, mais l’orge est plus rare que le pois. On ne les revoit plus. Des enfants, aussi, péris ou enfuis, allez savoir.

Mélie la folle, elle n’était pas d’ici. Elle venait d’on ne sait où et parlait peu, vivait chichement avec son petit. Elle avait eu du bien, à ce qu’on en disait. Elle savait des paroles, aussi. Le soir venu, on pouvait lui demander de dire ses paroles sur une gousse d’aïl, parce que les moines, eux, ils ne voulaient plus bénir l’aïl, et on allait, à la fin de la lune, enterrer la gousse dans le champ, pour que la récolte vienne un peu. Ca ne servait guère, mais quand on n’a rien, on fait comme on sait, même pour rien.

Un jour, au lieu d’une poignée de pois, un paysan lui a donné un quart de sou, pour qu’elle dise toutes les paroles, et bénir le sel, aussi. Bénir, elle ne voulait pas, mais un quart de sou en argent, c’est une somme. Il faut dire aussi qu'elle pleurait, depuis des jours et des jours. Elle était maigre à faire peur les plus maigres, ici. Mais le sou, c'était pas pour ça, la charité, c'est seulement les moines.

Le lendemain, elle a vu Héliette, au marché. Elle a posé le quart de sou sur l’étal. Le petit paquet de salaison est passé de la main à la main, elle est rentrée chez elle, comme une voleuse.

Rentrée à la maison, si on peut dire une maison quand il n’y a pas de foyer, elle a défait le lien de chanvre et déplié le chiffon de lin. Puis elle l’a regardé, il y avait un trou, et une reprise, qu’elle a reconnue, c’est elle qui l’avait faite, si soigneusement, sur la déchirure, cette reprise, celle de la chemise de son enfant de neuf ans, qui avait disparu depuis trois semaines.

Le hurlement du loup, c’est là, que ça a commencé.
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Messagepar Taranis » Sam 19 Août 2006 16:58

Bien ça :). Mais bon sang ! Que de virgules :).

Je conseille un excellent film "Dumplings" ( de Fruit Chan ) tiré de la trilogie "Three extremes" comprenant aussi "Box" ( Takashi Miike ) et "Cut" ( de Chan-Wook Park ).

"Dumplings" reste mon préféré et vous laissera un arrière goût dans le gosier à vous aussi :).
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Messagepar Sarah » Sam 19 Août 2006 18:50

Matthieu, aurais-tu décidemment plus d'un don ?
C'est du conte abominable ET glauque ET désespéré que tu nous donnes là.
J'aime bien le Il pleut, il pleut depuis trois ans, ça fait XIè siècle en diable.
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Messagepar Matthieu » Sam 19 Août 2006 19:31

Je sais, Sarah, il manque à peu près 1600 caractères, mais comme parfois, hélàs, certains mots comptent double, alors, si tu veux bien, "ça le fait".

(Trop de virgules pour Taranis! Mais tu sais, un paysan qui raconte, et la gorge serrée, en plus, ces virgules, ce sont ses mots mâchés, et c'est sa respiration à lui.)

Tu avais dit "abominable", Sarah... alors...
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Messagepar Sarah » Sam 19 Août 2006 19:52

C'est d'un coup d'un seul la peinture d'une époque, d'un milieu - c'est généraliste, ça - et d'un drame individuel.
Vraiment impressionnée je suis dirait Yodate.
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Messagepar caty » Dim 20 Août 2006 9:09

Terrible ton histoire Matthieu :!: :cry:

( le p'tit dej a du mal à passer ... ) :x
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