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Un conte abominable par Sarah

MessagePublié: Ven 18 Août 2006 23:01
par Sarah
Conte abominable.

Mayaw habitait dans ce qui deviendrait plus tard le Pays de la Reine, ce qui se dit Queensland, et dans sa communauté on le respectait pour les talents qu'il avait d'accomoder la viande, ce qui s'écrit aussi accommoder pour ceux qui n'ont pas peur du gaspillage, bref : Mayaw savait préparer de mille façons différentes la grosse queue du perentie, sans même savoir qu'il s'agissait du varanus giganteus - entre eux, ils l'appelaient hunga vasor, ce qui signifie la grosse enflure rigolote, titre qu'ils donneraient un jour au représentant de Sa gracieuse majesté et en se marrant encore bien, car ce peuple était bon enfant et rieur, ce qui se dit ... oh et puis je ne vais pas vous bassiner avec de l'ethnosémiologie fantaisiste.

Mayaw était donc cuistot, en quelque sorte, maître-queue dont des incultes européens allaient faire maître-queux au mépris de la vérité historique, en faisant croire que ça venait de chez eux, du latin cognus, de coquere, cuire.

Mais d'où vient ce latin, je vous le demande ?
Du pays de Mayaw !
Et la queue, c'est celle du perentie !

Quand les sauvages débarquèrent pour envahir la terre de son peuple, Mayaw fit d'abord comme tout le monde, il exécuta la danse qui signifie
Je ne suis pas content.

Mais voyant que les sauvages faisaient mine de ne pas comprendre et qu'ils s'installaient comme pour rester longtemps - et de fait, ils sont encore sur place aujourd'hui -, il réfléchit et il décida de tirer le meilleur parti de la situation.

Il se fit embaucher chez les envahisseurs et il gravit rapidement les échelons de la réussite sociale, passant en dix ans à peine du statut de videur de poubelles à celui de tasseur d'épluchures dans les dites poubelles.

Il se rapprochait de son graal : la cuisine !

Graal qui se disait chez lui sioupère promo, exactement comme aujourd'hui à Paris, mais qui se soucie de l'origine exacte des mots sacrés ?

Et un jour, Mayaw fut admis à récurer les casseroles.

Et puis à vider les assiettes.

C'est à cette époque, chapardant des restes pour faire subsister sa famille, qu'il découvrit le goût divin des salaisons.

Un sauvage à la voix forte et aux cheveux couleur de soleil qui venait de teutonie les appelait delikatessen, il en avait apporté de pleins tonneaux de son lointain pays d'origine puis, leur contenu épuisé, il avait décidé d'en fabriquer sur place.

Mais, bien entendu, il fallait l'animal adéquat et le razorback local tenait plutôt du phacochère ou du sanglier que de son descendant espéré, le cochon.

Les cochonnailles ainsi produites avaient un goût un peu fort, et il arrivait qu'on s'y casse une dent.

Qu'à cela ne tienne, Mayaw apprit au teuton les secrets qui lui permettaient d'attendrir la viande - si tu peux arranger de la queue de varan pour que ce soit comestible, pas de souci pour attendrir une autre carne coriace.

Le teuton prospéra et pour manifester sa reconnaissance à Mayaw, il lui donna une vieille veste verte à brandebourgs et il lui octroya en riant le titre de Graf von delikatessen, ce qui se traduit vaguement par Comte des charcuteries.

Cela ne lui coûtait rien et l'autre était content.

Le teuton confia aussi à Mayaw l'oeuvre ultime, celle de touiller avec une longue et solide perche dans le chaudron où bouillaient les carcasses déjà privées de leurs meilleurs morceaux, ceci permettant
d'obtenir différentes sortes de bouillies prêtes à ensaucissonner ou à mettre dans les boyaux - et miam :)

C'était un dur labeur qui ne s'arrêtait jamais.

Attaché jour et nuit à cette tâche solitaire sur la passerelle qui surplombait le cercle de l'énorme chaudron de cuivre, Mayaw vécut sa vie mais il resta pauvre et le derrière posé sans confort entre la chaise des colonisateurs et la pierre froide de sa communauté d'origine, il resta méprisé et exploité par les uns, considéré comme un renégat par les autres.

Les siens lui tournèrent le dos, ses enfants le renièrent et on dit même que sa femme s'enfuit avec un kangourou.

Mais Mayaw tint bon, il avait choisi le progrès et il savait qu'un jour on lui donnerait raison.

Une nuit, Mayaw tomba dans le chaudron et comme il n'y avait personne pour l'aider à en sortir, il fut cuit, sa peau se détacha de sa chair, sa chair se sépara des os, tout se décomposa en lambeaux puis en pâte glaireuse et il n'en resta rien qui puisse être identifié.

C'est ça, la nourriture industrielle.

Au matin, on supposa qu'il avait déserté son poste et avec la mixture de bidoche dans laquelle il s'était dissout à l'insu de tous, on fit comme d'habitude des saucisses, des worsten, des wursten, des colliers, des frankfurt, des andouillettes et que sais-je encore de dégoûtant qu'on met dans la choucroute.

Ce n'est que plus tard que, retrouvant des boutons de sa veste dans un saucisson qui d'après la couleur aurait pu être au chou, on se dit que non, Mayaw n'avait pas déserté.

C'était un héros du travail !

Il faut bien dire que suite à cette découverte, il y eut plus de hauts-le-coeur que de sanglots chez les colons.

Pour son inhumation symbolique, on fit un trou à Mayaw, un trou personnel - hommage incontestable -, un trou profond, on y déversa un grand fût de jus de cuisson rance et on l'enterra dans l'indifférence générale.

Son patron aux cheveux de paille y alla d'une sobre oraison funèbre (je traduis) :

C'était un minable mais il bossait bien.
Je l'avais fait Comte, après tout il était devenu l'un des nôtres.
Paix à sa viande.


Ce qu'on put retrouver de la veste de Mayaw alla aux derniers survivants de son peuple qui en firent des reliques.
Le rite, apparemment, consiste à cracher dessus chaque fois que c'est possible.

Le teuton tint à fabriquer une croix de bois qu'il plaça sur la tombe de Mayaw et jusqu'à la tempête suivante qui en éparpilla les morceaux, on put y lire ceci (je traduis) :

Ci-gît le Comte abo, minable.

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Contenu pédagogique induit.
1 : Les collabos finissent toujours par passer à la casserole.
2 : E pericoloso sporgersi sur la tambouille.
3 : Ne présentez jamais votre femme à un kangourou.

(From Sarah with love)

MessagePublié: Sam 19 Août 2006 16:00
par Taranis
Mince, encore un texte qui vous oblige à sortir le Gaffiot, le Robert et Collins et tout un tas d'autres pavés encombrants :).

MessagePublié: Sam 19 Août 2006 17:51
par Sarah
C'est un conte pédagogique, oui :)

MessagePublié: Sam 19 Août 2006 18:41
par Matthieu
On ne te prendra pas vraiment pour une dingue de la choucroûte, toi, Sarah !

Mais ça n'est pas pour dire ça que j'écris. En matière de récits, nous pouvons avoir un point commun, ou deux, tu ne crois pas?

MessagePublié: Sam 19 Août 2006 19:05
par Sarah
Matthieu a écrit:En matière de récits, nous pouvons avoir un point commun, ou deux, tu ne crois pas?

C'est flatteur, je te remercie :)
Chez ceux qui ont beaucoup vu, beaucoup circulé, beaucoup entendu, beaucoup lu ... les effets sont naturellement concomittants :)
Beaucoup tout ça dans la souffrance, je veux dire. Sinon, pas moyen de faire passer le souffle léger du dérisoire cosmique derrière le drame individuel.

MessagePublié: Dim 20 Août 2006 8:37
par caty
Au début " je pédale dans la choucroute " et à la fin j'en suis écoeurée ... :!: :roll:

Pourquoi un kangourou Sarah ? :)

MessagePublié: Dim 20 Août 2006 9:01
par Sarah
Caty a écrit:Pourquoi un kangourou Sarah ? :D

Parce que c'est ce que rapporte la rumeur publique :)
(...) et on dit même que sa femme s'enfuit avec un kangourou.

Je suppose que c'est l'équivalent de avec le premier bon-à-rien venu : les kangourous ne sont pas bien considérés, là où il y en a.

MessagePublié: Lun 21 Août 2006 7:36
par Matthieu
... un Khan gourou ... je m'interroge ... c'est un chef Mongol porteur de Message ?

MessagePublié: Lun 21 Août 2006 11:01
par Sarah
Matthieu a écrit:... un Khan gourou ... je m'interroge ... c'est un chef Mongol porteur de Message ?

Merveilleuse définition pour kangourou, je note :)
Quoi qu'il en soit, Message ou simplement message, avec sa poche, un kangourou est prédestiné à servir de facteur :)

MessagePublié: Lun 21 Août 2006 14:19
par Matthieu
Sarah
un kangourou est prédestiné à servir de facteur

... et même de facteur premier, si c'est pour un message crypté

(cette fois, je vais rire moi-même de cette plaisanterie, sinon, il n'est que trop évident que personne ne le fera, ha :P ha :P ha :P ha :P ! )

MessagePublié: Lun 21 Août 2006 14:24
par Sarah
Sachant que la recherche des facteurs premiers passe par une décomposition, ton humour m'inquiète :)

MessagePublié: Lun 21 Août 2006 16:27
par Matthieu
Sarah, :P c'est toi, qui a dit "abominable", on reste dans le ton :P

MessagePublié: Lun 21 Août 2006 16:38
par Sarah
A se demander ce qui est le plus abominable, du conte ou de son auteur :)